Liberté et Issad Rebrab, ou la «petite mort» d’un grand industriel (Blog)

Liberté et Issad Rebrab, ou la «petite mort» d’un grand industriel (Blog)

La décision de fermeture du journal Liberté par son actionnaire principal ponctue une trajectoire inversée de conquêtes en replis ces dernières années. Autopsie d’un renoncement pressenti.

L’une des toutes dernières fois ou j’ai rencontré Issad Rebrab, c’était à la fin de l’été 2015. Il avait le vent en poupe. Ses yeux brillaient lorsqu’il s’élançait dans le récit, toujours passionnant, de ses projets industriels. Il venait de racheter le complexe sidérurgique de Piombino en Italie, et souhaitait m’embarquer dans un voyage de près de trois semaines au Brésil pour raconter aux lecteurs de Maghreb Emergent son aventure prospective dans l’amont minier du Nord-Est. « Le minerai là-bas a la meilleure teneur en fer dans le monde. Nous allons prendre des parts dans le gisement afin d’assurer l’approvisionnement de Piombino », se promettait il. J’ai décliné. Je ne pouvais pas m’absenter aussi longtemps, un peu mal à l’aise aussi de devoir, tous frais payés, remplir la fonction du témoin privilégié.  Avec le temps, je me dis que c’est peut être pour cela qu’Issad Rebrab n’a finalement jamais  vraiment fait l’effort de tenir sa promesse de repasser à Radio M (1er passage en 2013), qu’il m’avait spontanément faite lorsque je l’ai croisé deux ou trois fois furtivement lors de l’imposante inauguration de la deuxième ligne de verre plat à Larbaa en 2016, ou à des funérailles en 2017, puis en 2018.  La faute sans doute aux conseils de relations publiques chèrement payées à Publicis qui lui a fortement recommandé « un profil médiatique bas ». « Plus d’interventions pour critiquer le climat des affaires, uniquement pour présenter les projets et le développement de Cevital », expliquait scrupuleusement sa sourcilleuse directrice de communication de l’époque. La prudence avait une source. Il y avait eu fin septembre 2015, cette incroyable déclaration sur El Magharibia  au sujet de « Ahmed Gaïd Salah » qui avait contraint le patron de Cevital à rester deux mois à l’extérieur, avant de s’assurer qu’il n’allait pas subir le même sort que le général Benhadid à son retour en Algérie. Ce Issad Rebrab là, était encore sans doute à l’apogée de son énergie créatrice. Même s’il ne montait plus au créneau contre les mesures du gouvernement Sellal-Bouchouareb, qui, après l’avoir dépouillé de Hyundai, lui refusait toujours, entre autres, l’autorisation d’investir dans la trituration des graines oléagineuses, préférant favoriser le projet similaire des Kouninef. 

Un autre homme après la détention

Je connais donc assez peu Issad Rebrab, mais suffisamment pour comprendre que quelque chose d’essentiel s’était cassée en lui après son séjour de huit mois en prison en 2019. Une image me l’a révélée subitement. Le 20 juillet 2020, il est, un peu engoncé dans son fauteuil, reçu par le ministre de la Communication, Amar Belhimer, qui a adressé, une semaine auparavant, un coup de semonce au journal Liberté accusé « d’exagération ». Coup de grâce symbolique. L’un des industriels les plus innovants du continent africain se retrouvait à « négocier », sur la défensive,  son destin d’hommes d’affaires et d’éditeur de presse avec un chargé de mission visqueux, à la marge périphérique la plus excentrée du pouvoir. Ce terrible aveu de faiblesse, une faute politique en vérité, annonçait en lui les renoncements suivants. La petite mort. Qui peut lui en faire le reproche ? Sans doute ceux qui ont cru voir caché en lui un gisement inépuisable de combativité. C’était compter sans les flèches empoisonnées. Aucune ne l’a vraiment manqué depuis ce moment enflammé, partagé en 2015. A l’été 2020, lorsqu’il s’est déplacé au ministère de la Communication, Issad Rebrab était  un autre homme. Il avait perdu une grande partie de ses rêves. Piombino, cédé depuis longtemps avec perte aux Indiens, n’a jamais pu décoller, en grande partie à cause du refus de transfert de la banque d’Algérie pour réaliser une partie des investissements. Le business de l’automobile a disparu.  L’intégration de Brandt est restée pendante à Sétif. L’usine de trituration est toujours bloquée au port de Béjaia.  Issad Rebrab est résilient. Il n’a pas connu que des gouvernements bienveillants, comme celui de Sid Ahmed Ghozali en 1991-1992. Il sait tomber et se relever. Il aurait sans doute pu résister au renoncement après une telle série de déconvenues.  Un facétieux caprice de l’Histoire en a décidé autrement. La chute de son  « ennemi  intime », Abdelaziz Bouteflika, va le mettre subitement face au revanchard chef d’Etat major. Et c’est son dernier trophée, celui dont il était si fier lors de sa présentation, en septembre 2018, qui le conduira vers l’obscurité. Le système innovant d’UPWater, System d’Evcon, l’eau ultra pure est une technologie acquise en Allemagne. Elle porte alors une promesse révolutionnaire  pour l’industrie pharmaceutique, l’agroalimentaire, le dessalement de l’eau de mer, le traitement des polluants du gaz de schiste. C’est tout le modèle d’affaires de Cevital qui peut changer si le développement de cette machine confirme son potentiel. Pas en Algérie. Pas en situation révolutionnaire ou Ahmed Gaïd Salah cherche en urgence des têtes à livrer au peuple pour sauver la sienne. L’emprisonnement pour une déclaration litigieuse à la douane de la valeur de la machine EvCon importée, est une blessure intime difficile à supporter pour un homme qui affirmait encore en 2018 pouvoir offrir à son pays un changement de position dans la chaine de valeur internationale.  Le coup de trop. Cruel et impitoyable, comme sait, en tout lieu de l’Histoire, le devenir un moment révolutionnaire.

Un destin contrarié dans les médias

Je n’ai jamais eu à évoquer les médias avec Issad Rebrab. Il avait pourtant une évidente ambition, jusqu’à l’affaire El Khabar, d’en faire aussi une filière industrielle. Il avait compris depuis au moins les émeutes de janvier 2011, devenue officieusement « la crise de l’huile et du sucre » que le journal Liberté seul n’était pas un projet durable dans la filière. Ses explications sur le rôle de Cevital, la politique des prix et des subventions, dans le métier de l’huile et du sucre, ne passaient pas suffisamment à son goût vers l’opinion. De toutes façons la tendance était déjà depuis  plus d’une décennie ailleurs dans le monde aux groupes multimédias, renforcée par le développement de l’édition électronique, puis des réseaux sociaux. Il voulait en être. Si l’échec de Piombino a réduit à néant son rêve majeur de devenir un major de la sidérurgie mondiale, son premier métier dans le privé, l’annulation judiciaire de son rachat du groupe El Khabar a brutalement éteint, en juillet 2016, ses desseins de « grand faiseur d’opinion » à la manière de ses pairs milliardaires dans le monde. Les Bouteflika ne voulaient pas laisser de place dans l’audiovisuel à des acteurs non adoubés. Encore moins à Issad Rebrab. Ali Haddad, lui, pouvait surfer seul en Tycoon avec chaîne de télévision et journaux.  La barrière clanique à l’entrée  de l’industrie des médias en fera en quelques années une enclave sinistrée, boudée par les capitaux privés, expulsés même par la loi. Il restait à la fin de l’ère Bouteflika une dernière carte à l’insatiable entrepreneur: contribuer à faire élire un nouveau président de la République non hostile au développement de son groupe. Issad Rebrab a toujours été en quête du « bon général ». Avec une éthique minimale, il ne soutient que les modernistes. Pas de passerelle avec l’islam politique. Ali Ghediri était de ce point de vue « l’insider idéal ». Il lui a offert un siège à sa campagne électorale au début de 2019, et une petite logistique. Pour finalement se brouiller très vite avec lui. Le monde de la politique a des codes qui échappaient aux deux partenaires à ce moment-là. Issad Rebrab n’aura donc jamais sa revanche sur le système Bouteflika-Gaïd Salah. Le premier a fait avorter son essor à l’international, le second lui a fait payer outre un écart personnel, « sa prétention » à devenir «faiseur de président », un rôle historique réservé exclusivement à la colline des Tagarins. 

L’attitude patrimoniale standard

Le brillant universitaire Tayeb Hafsi a commis une passionnante biographie d’Issad Rebrab (Casbah Editions). On y apprend avec stupeur qu’il était déjà le premier contribuable privé en 1978 sous Houari Boumediene. Ce leader remarquable qui a bâti le plus grand groupe industriel d’Algérie, l’un des plus importants en Afrique, a-t-il imperceptiblement lâché prise depuis sa sortie de prison ? Tout autour de lui s’est mis à vaciller ces deux dernières années. Cevital est resté un groupe à pilotage étroitement familial en dépit des nombreuses tentatives de séparer actionnariat et management. Les épigones ont rarement la clairvoyance des fondateurs. Le climat social dans le groupe Cevital s’est dégradé durant la période du Covid, et le comportement anti-social du propriétaire a choqué l’opinion dans l’épisode des chauffeurs de Numilog, la filiale logistique du groupe, basée à Béjaïa. Issad Rebrab lui-même n’a pas été un modèle de patron philanthrope. Il a toujours eu une attitude patrimoniale, très semblable en cela à celle de beaucoup de chefs d’entreprises privées algériens hostiles à la syndicalisation et à l’organisation du dialogue social. Il ne s’est, non plus, pas beaucoup distingué par un engagement dans les politiques de responsabilité sociale des entreprises (RSE). A patrimoine comparable en Afrique, Issad Rebrab, septième fortune du continent, selon le classement Forbes 2020, se situe loin derrière ses pairs en terme d’actions de bienfaisance, comme l’incarne par exemple le soudanais Mo Ibrahim avec sa fondation.  Il n’est donc pas étonnant de le voir, dans le cas du collectif des 72 salariés du journal Liberté, considérer que l’urgence nouvelle pour lui de se « dégager » du monde des médias, puisse primer sur tout.  

La disparition du supplément d’âme

 Le livre de Taieb Hafsi sur Issad Rebrab s’intitule Voir grand, commencer petit et aller vite. Il faut croire que l’inverse est valable dans l’autre sens. « Aller vite » en phase d’expansion comme en phase de repli. De renoncement. Le potentiel de l’économie algérienne permettait de faire cohabiter une dizaine de groupes de la taille de Cevital. Le tort principal de Rebrab aura été finalement de s’être retrouvé trop longtemps, trop seul, loin devant les autres. A 78 ans, l’homme qui a eu l’audace constante d’abriter, durant plus de deux décennies, le génie démoniaque d’Ali Dilem à la dernière page de Liberté, est en train de manquer le premier virage de sa sortie. Le journal Liberté était ce qui lui donnait un supplément d’âme. Qui faisait de lui un mécène de la liberté d’expression. Pas seulement un capitaliste créateur d’emplois et de profits. Les épigones, ses enfants, comptent sans doute se recentrer sur les cœurs de métier du groupe. Cevital va peut être rebondir et poursuivre sa croissance. L’Algérie en a besoin. Mais la musique de « la petite mort » d’un grand industriel nous parvient déjà du creux de la disparition de « Liberté ».