La trilogie du corrompu, du corrupteur et de l'intermédiaire (Contribution) - Maghreb Emergent

La trilogie du corrompu, du corrupteur et de l’intermédiaire (Contribution)

Share on facebook
Facebook
Share on twitter
Twitter

Par Dr Mourad Goumiri, Professeur associé

Le programme économique du Président de la république, affiché lors du premier mandat, pour être crédible, aux yeux de l’opinion nationale et internationale, devait obligatoirement être conçu par des compétences avérées, indiscutables et des signatures connues et reconnues, sachant, par ailleurs, que le Président est, lui-même, hermétique à la chose économique qui n’était certainement pas au centre de ses préoccupations.

En outre, il devait frapper l’imaginaire collectif national par deux conduits, chers au cœur de la population: Ses besoins sociaux pressants et sa dignité retrouvée. On peut citer par exemple, la promesse de la réalisation, d’un million de logements (1) et de l’autoroute Est-Ouest, durant le premier mandat, ce qui relève de la logique de la première séquence. Le décor étant planté, il ne restait plus qu’à mettre en œuvre ce programme présidentiel par les institutions de l’Etat, toutes fragilisées par un nomadisme sans précédent des cadres et des techniciens, dans l’histoire de notre pays (2).

En effet, il fallait d’abord et obligatoirement s’assurer que les instruments administratifs d’exécution obéissent «au doigt et à l’œil» aux donneurs d’ordres visibles (ministères, wilayates, entreprises publiques, offices, institutions et organismes publics…) et surtout à ceux agissant dans l’ombre (courtiers, rabatteurs, commissionnaires, avocats d’affaires, conseillers, entremetteurs, consultants, intermédiaires, facilitateurs, escrocs, mafieux, blanchisseurs, hommes de mains…).

Bref, toute une faune et une panoplie de prédateurs recrutés aux quatre coins du monde (3) et spécialistes, chacun pour ce qui le concerne, dans ce genre de basses besognes. Les cadres qui tentèrent vainement de résister à cette vague de prédation, furent tous «remerciés» voire liquidés sans ménagement dans certains cas et dans d’autres cas, ils se retrouvèrent avec des poursuites judiciaires, dans le cadre, comble de l’ignominie, de campagnes récurrentes d’«opération mains propres», tout en servant de leçon pour les récalcitrants (4) !

Les autres cadres, plus poreux, ont essayé de faire le dos rond tout en préservant leurs acquis, ce qui est, par définition, incompatible et se terminera par des «départs négociés». Enfin, la dernière frange de l’encadrement du pays, à l’exemple de leur tutelle, va tremper dans la prédation tout en assurant leurs arrières… à l’étranger (5). Ils seront les «dindons de la farce» des procès actuels, quand ils n’arriveront pas à quitter le pays… à temps ! Dès lors, le champ est libre à l’émergence d’une faune cooptée qui va être installée aux postes de commandement de la distribution de la rente, sous toutes ses formes (6), sifflant le départ de la grande bouffe nationale (el-waâda) durant une vingtaine d’années.

Cette forme de gestion de la rente, n’a pu se réaliser, que dans la mesure où, tous les acteurs du pouvoir étaient complices et parties prenantes dans le processus, ce qui va se traduire, en contrepartie, par une part substantielle de la rente, calculée proportionnellement au rang représenté dans l’institution militaire, dans les appareils civils et dans l’affairisme prédateur. Les seuls moments de crises et de tensions, enregistrés ces vingt dernières années, entre les tenants du pouvoir, seront liés directement au partage de la rente et à la proportion que chaque prétendant estime légitime.

Le Président se devait alors d’arbitrer les litiges de partage en choisissant toujours le clan le plus fort du moment et en attendant des opportunités plus propices à la consolidation de son pouvoir, par élimination successive de tous ceux qui avaient la prétention de vouloir partager avec lui le pouvoir absolu. Cette ruse politique a été menée de main de maître durant ces longues années et expliquerait, peut-être, les répercutions sur sa santé, compte tenu des moments de tension majeure. Il faut se rendre à l’évidence, la victoire personnelle présidentielle a été totale et éradicatrice avec cependant un bémol, puisqu’il a dû utiliser un clan de l’institution militaire contre un autre, ce qui, en fait, ne change pas fondamentalement l’essence même du fonctionnement du système qui lui perdure ! En fait, le Président a mené une guerre d’usure personnelle contre des éléments du pouvoir qui l’ont ramené et lui ont permis de se maintenir durant quatre mandat (et presqu’un cinquième) mais il n’avait nullement l’intention de changer le système qui l’a rendu monarque sans lignée, laissant l’Algérie prisonnière d’une voyoucratie immonde et prédatrice avec pour seule perspective pour notre jeunesse… la harga massive ! C’est ce que l’histoire retiendra de ces vingt dernières années.

Et pour consolider son pouvoir, d’autres instruments vont être initiés, tous encore plus séditieuses et sournois, puisqu’ils vont combiner le régionalisme, le népotisme et l’affairisme, triplette désormais déterminante pour la promotion sociétale (7), de manière à fracturer encore plus la société et lui inoculer ce poison mortel, redoutable ennemi de l’unité et l’intégrité nationale.

Etre natif de la « bonne » wilaya et de l’« opportune » daïra voire du douar et de la tribu régnante ou contracter une alliance directe ou indirecte avec un des cercles concentriques du pouvoir et ou de sa basse-cour, devient un argument décisif, négociable contre tous postes rentiers convoités et toutes les promotions sociétales dans les  institutions régaliennes (ministre, ambassade, directeur général, wali, officier supérieur…) et dans les rentes de situation (monopole, foncier, commerce, entreprise, courtier, commissionnaire, intermédiaire…).

La compétence, l’effort, le professionnalisme, l’expérience, l’érudition, l’honnêteté, l’abnégation, l’ardeur au travail, les convictions, le patriotisme… autant de valeurs essentielles qui auraient dû être les critères sur lesquels devraient se fonder les nominations des hautes fonctions de l’état, dans notre pays, n’ont aucune importance dans les choix du pouvoir. Seuls les arguments de la triplette évoquée plus haut, érigés en règle, peuvent assurer la promotion sociétale, pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie indépendante. En effet, les Pouvoirs précédents ont toujours porté une attention très particulière aux équilibres régionaux et la répartition régionale équitable des richesses (8), facteurs essentiels de cohésion, de coexistence et de paix civile (9), à travers un dosage subtil qui valaient consensus. Une rupture totale ou partielle de ce pacte tacite, de notre nation en sédimentation sociologique récente, risque d’aller jusqu’à ébranler son « mythe fondateur », nourri, entre autres, par les équilibres instable de cette équation.

Le risque est grand de voir notre pays entrainé dans une «aventure partitionniste» sanglante (10) et aux conséquences incalculables, à moyen et long terme, d’autant qu’un climat international favorable voire encourageant les processus de sécession (11), se fait sentir dans toutes les régions du monde et en particulier en Afrique (12).

Dès lors, deux décennies de corruption vont favoriser la constitution de fortunes colossales par des hommes de mains, couverts par des personnalités incarnant le pouvoir, au détriment d’une large frange de la population et notamment des jeunes, avec pour conséquences, l’augmentation des fractures sociétales et la montée des frustrations qui ne manqueront pas de se radicaliser à la première opportunité (13).

En outre, après avoir mal-acquis d’énormes moyens financiers et patrimoniaux (en Algérie et à l’étranger), cette minorité se devait, d’une part, obligatoirement les blanchir, aux risques de devoir, un jour, rendre des comptes, pour eux-mêmes et pour leur famille (14) et d’autre part de s’affranchir de leurs « protecteurs » civils et militaires pour s’autonomiser vis-à-vis d’eux et de partir à la conquête du pouvoir politique (15) directement (16). Il devient impératif pour sa survie de se peser, de tout son poids, sur le devenir «boulitique » du pays (17), de manière à toujours consolider ses intérêts futurs mais surtout de ne pas remettre en cause la prédation passée, qui lui a permis de réaliser, en un temps record (une vingtaine d’années), jamais égalé dans le monde, cette incroyable accumulation de richesses.

C’est dans ce climat en ébullition, que la revendication populaire de la restitution des biens mal acquis prend toute sa dimension et notamment ceux à l’étranger. Or, la première sortie médiatique de l’ambassadeur de France en Algérie (18), constitue une véritable « bombe diplomatique » en déclarant que notre pays n’a évoqué à aucun moment, durant les visites officielles des ministres français, en Algérie, le dossier de la récupération des ressources de la corruption transférées en France ! Comment peut-il feindre d’ignorer qu’il n’y a pas de corrompus sans corrupteurs et sans intermédiaires, après Cicéron (19) ? Pourtant, l’équation est simple, il y a des corrompus en Algérie parce qu’il y a des corrupteurs et des intermédiaires en France !

L’état français doit-il attendre les sollicitations de l’Algérie pour ouvrir des enquêtes sur tous les prédateurs algériens et autres étrangers, qui ont investi en France avec des ressources financières mafieuses ? Ignore-t-il la création, dans son pays, de la haute autorité pour la transparence de la vie publique, celle de l’office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales, le parquet national financier et les deux lois relatives à la fraude fiscale et la corruption (20) ? N’a-t-il pas lu le livre de son prédécesseur J. Bajolet sur la corruption en Algérie ? La France n’est-elle pas signataire de toutes conventions internationales relatives à la lutte contre la corruption ? La France n’est-elle pas signataire de conventions d’entraide judiciaire avec notre pays ?

Sans être un professionnel du renseignement, il est clair, pour tout le monde, que les services français détiennent les dossiers de tous les algériens et les binationaux qui ont investi des sommes colossales, issues de la corruption, en France, à la virgule près et qu’ils les utilisent pour influencer d’éventuelles décisions qui contrediraient leurs intérêts biens compris. Qui pourrait le leur reprocher ? Mais, s’en laver les mains, en déclarant que c’est la partie algérienne qui n’a pas inscrit ce dossier à l’ordre du jour des pourparlers bilatéraux, parait ubuesque dans la bouche d’un ambassadeur fraichement installé dans notre pays, pour sa première sortie médiatique.

Il faut espérer que dans ses prochaines interventions, cet ambassadeur affirme sa disponibilité et celle de son état, à prendre en charge, dans toutes ses facettes, le dossier global du pacte de corruption entre l’Algérie et la France (21), de manière à gérer le contentieux et à prévenir les actes délictueux futurs, d’autant que les ressources financières saisies seront versées au Trésor… français !

___________________________

(1) Malgré le recours effréné aux entreprises étrangères de réalisation, moins de 700.000 logements seulement seront achevés, lors de la première mandature. Pour les autres mandatures, il n’y a plus de statistiques par mandat et tous les chiffres sont publiés bruts.

(2) Il est assez intéressant de noter à cet endroit, que les enquêtes d’habilitation qui auraient dû jouer leur rôle de stabilisateur et de filtre, de l’encadrement, n’ont en fin de compte, qu’amplifier le processus de la «moubayaâ» et du clientélisme.

(3) Et notamment, ceux qui avaient financé l’exil doré du Président en Suisse et dans les pays du Golf et qui attendaient de lui un retour de « bon procédé » (essentiellement A. Kouninef, l’émir Zayed…).

(4) Aucune analyse sérieuse et quantifiée n’a vu le jour dans notre pays, relative au nombre de cadres supérieurs qui ont rejoint l’exile intérieur et celui extérieur mais empiriquement on peut les évaluer à plusieurs milliers.

(5) Aujourd’hui, à travers les différents procès, on peut mesurer l’ampleur hallucinante des dégâts causés à notre économie.

(6) Un travail rigoureux et scientifique de recensement des nominations à tous les postes et les charges supérieures de l’état, comme celui de l’affectation des ressources financières publiques par wilaya, durant ces trois mandats, devra permettre d’établir cette désastreuse réalité.

(7) L’émergence de la médiocrité dans toutes les institutions de l’état, doit être obligatoirement liée à cette stratégie de prédation. Des bataillons d’analphabètes ou dotés de faux diplômes, d’expériences douteuses et de recommandations mafieuses, vont investir tous les secteurs (économie, finances, commerce, éducation, universités, culture, médias, culte, sports, diplomatie…), ce qui va se traduire par une gouvernance catastrophique du pays.

(8) Des programmes spéciaux avaient été initiés dans les régions les plus pauvres pour leur faire rattraper les retards de développement, dans les années 60 et 70.

(9) Les revendications actuelles, dans certaines régions du pays et notamment dans le Sud, sont les conséquences directes visibles d’une politique inéquitable de la répartition des richesses nationales.

(10) Les revendications dans les régions du sud pétrolier, l’agitation du fondateur du MAK et les autres mouvements Touaregs aux frontières extrême sud, sont des indices perceptibles d’une situation en maturité.

(11) Les accords de Yalta et ceux de Malta ont vécu et s’inscrivent désormais dans les registres de l’histoire contemporaine. Les redécoupages de l’ex URSS, ceux de l’ex Europe de l’Est, la remise en cause des frontières coloniales en Afrique, les revendications régionalistes en Europe occidentale (Espagne, Italie, Belgique, Royaume-Uni,…) sont autant d’indices qui démontrent clairement qu’une vague profonde est entrain d’ébranler les équilibres construits sur les anciens paradigmes et que d’autres sont entrain de tracer les nouvelles frontières internationales.

(12) Le Soudan, l’Ethiopie, le Congo, la Libye, le Mali…

(13) Cette situation est similaire à celle vécue, en 1988, où la diminution drastique des recettes pétrolières et la lutte des différents clans du pouvoir, avaient permis l’exploitation du mécontentement populaire pour procéder aux  « réajustements politiques » par le clan sorti vainqueur de ce rapport de force.

(14) Phénomène nouveau mais qui tend à se développer rapidement, le pouvoir vieillissant dans notre pays, est enclin à « passer le relais » à sa progéniture. C’est ainsi que l’on note, de plus en plus, de « fils de…» dans le monde de l’affairisme et de la corruption. Cette situation permet de créer une distanciation entre les personnes physiques ou morales directement impliquées et le cas échéant, de laver de tous soupçons les commanditaires vis-à-vis des lois et règlements en vigueur sans que personne ne soit dupe !

(15) Il est très facile, avec les dossiers d’état civil laissés par la France coloniale, de dresser l’origine et la filiation réelle des cent milliardaires actuelles et de s’apercevoir qu’ils sont sortis quasiment du néant et qu’en l’espace d’une ou deux générations, ils ont accumulé une telle fortune douteuse à plus d’un titre.

(16) Les dernières élections législatives ont clairement démontré le poids du pouvoir de l’argent sur les résultats du scrutin, nonobstant le niveau de l’abstention et de sa signification politique.

(17) C’est cette minorité qui a imposé le «mandat présidentiel à vie», après que L. Zéroual eut imposé l’alternance politique par la limitation à deux mandats. De manière à éviter que l’alternance politique ne vienne remettre en cause son processus de prédation et d’accumulation, elle va sponsoriser une solution de coup d’état, déguisé en un aggiornamento.

(18) Cette déclaration a été faite sur Radio M dans un entretien avec le journaliste K. Ihsan.

(19) Cicéron né le 3 janvier 106 av. J.-C. à Arpinum en Italie et assassiné le 7 décembre 43 av. J.-C. à Formies, est un homme d’état romain, un avocat et un écrivain latin. Le traité des Devoirs exprime ses souhaits d’un gouvernement romain régi par la Justice et agir pour lutter contre l’injustice.

(20) La loi La loi du 9 juillet 2010 relative à la saisie et la confiscation en matière pénale des biens et la création de l’Agrasc.

(21) La loi n° 109 (2018-2019) de M. Jean-Pierre Sueur, relative à l’affectation des avoirs issus de la corruption transnationale.

Share on facebook
Facebook
Share on twitter
Twitter