La création d'une nouvelle "Banque algérienne de développement" à envisager (contribution) - Maghreb Emergent

La création d’une nouvelle « Banque algérienne de développement » à envisager (contribution)

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Qui se souvient encore de ce cigle BAD (Banque algérienne de développement) ? Dans les années 70. Cette institution financière, sous tutelle du ministère des Finances,  était le conduit obligatoire de tous les investissements publics, après les décisions d’individualisation délivrées, exclusivement, par les organes de planification (le secrétariat d’état au Plan). C’était l’ère de la planification centralisée et bureaucratique de notre économie qui avait au moins, à son actif, la cohérence dans le domaine des politiques publiques de développement.

Qu’on se rassure, il ne s’agit pas, pour moi, de revenir à ce type d’organisation qui ne répond plus aux normes internationales et qui a montré ses limites selon les principes de Peter (1) ! Mais force est de constater, qu’en voulant expurger la planification idéologique et politique de la scène économique nationale, la politique de l’« infitah » de la fin des années 80, introduite par le pouvoir en place, a tout simplement éliminé un puissant outil de cohérence et de programmation des séquences de développement, ce qui a débouché sur des politiques de « navigation à vue » sans plus aucune capacité d’anticipation ni de cohérence globale.

« Jeter le bébé avec l’eau du bain », c’est pratiquement ce qui a été entrepris à partir de la fin des années 90 ! Pourtant, les réformes économiques, introduites à la fin des années 80, ont tenté de trouver un compromis théorique de synthèse (2), entre la planification « pure et dure » antérieure et la nécessité d’introduire les règles universelles du marché, imposées par l’économie mondialisée.

En effet, un certain nombre d’instruments ont été introduits pour permettre aux entreprises publiques de « s’autonomiser » par rapport aux tutelles bicéphales représentaient par le plan (3) et les ministères sectoriels, ce qui s’est traduit par une capacité de réponse plus rapide et efficace des entreprises aux problèmes du terrain et aux réalités socioéconomiques dictées par les logiques microéconomiques et financières.

En général, le système fonctionnait, après la décision d’individualisation émise par le plan, par une décision de financement octroyée par la BAD, pour ce qui concerne l’investissement (crédits à moyen et long terme et crédits extérieurs) et par les banques publiques sectorialisées, pour l’exploitation (crédit à court terme). Le tout, en respectant les canons des équilibres financiers intérieurs et extérieurs, de manière à respecter une certaine orthodoxie financière.

Ce partage des tâches, en matière de financement, entre la BAD et les banques publiques commerciales, a assuré une certaine transparence et surtout une cohérence globale du système de manière à éviter les dérapages et les gaspillages des ressources rares.

Le système a explosé, dès la fin du premier plan quadriennal (70-73) lorsque les pouvoirs publics ont commencé à faire jouer aux entreprises publiques un rôle qui n’étaient pas le leur, sans contreparties financières, comme la prise en charge les infrastructures (routes, électricité, eau, logement, transport, cantines…) le suremploi (deux à trois le nombre de travailleurs codifié par les constructeurs), la santé et autres attributs sociaux.

Tous ces éléments « extra économiques », ayant un coût imputé à l’entreprise, ces dernières ont donc commencé à enregistrer des déficits abyssaux d’autant qu’il leur était interdit d’augmenter leurs prix relatifs pour couvrir ces charges, puisque la politique des prix était entre les mains de la planification via le ministère du Commerce.

La seule contrepartie résidait dans l’octroi de crédits bancaires additionnels, qui finissaient dans les registres des banques publiques, qui elles-mêmes attendaient, périodiquement, des « assainissements et des restructurations financières » à l’occasion des lois des finances, ce qui se traduisait par une prise en charge indirecte des déficits par le Trésor public in fine.

Cette politique a pu se maintenir, tant que la rente pétrolière arrivait à couvrir la totalité des déficits publics mais à partir du moment où cette dernière se tarissait notre économie s’effondrait, sans pouvoir prendre les décisions courageuses pour assainir les déficits (diminutions des sureffectifs, réalité des prix relatifs, réduction des gaspillages…).

En outre, cette politique va déresponsabiliser les acteurs à tous les niveaux hiérarchiques du management, puisque personne n’était responsable de cette situation car non concerné par les décisions prises au plus haut niveau de l’Etat.

Le système bancaire, pour sa part, trouvait son compte puisqu’il savait qu’il allait être « assaini » cycliquement et affichait des bénéfices fictifs sur des entreprises moribondes voire en faillite. Seul le Trésor Public rongeait son frein en présentant à chaque loi des finances une situation en déséquilibre durant de longue période si la conjoncture internationale en matière de prix des hydrocarbures se détériorait.

C’était l’époque de la mise en application de la théorie des « industries industrialisantes » (4) qui a créé son « Père » mais dont on ne connait toujours pas la mère ! A ce romantisme industrialisant, est venu se greffer l’illusion que notre pays pouvait investir dans tous les domaines sans exception aucune, sans visiter la « théorie des avantages comparatifs » (5) qui elle nous enseigne qu’il faut concentrer son investissement dans les secteurs où toutes conditions sont réunies pour réussir, de manière à préserver les ressources rares.

La Banque algérienne de développement a été marginalisée, comme institution financière et comme concentration de ressources humaines rompues à l’analyse des projets mais surtout pour avoir été un instrument majeur de la planification et du financement, à moyen et long terme, du processus de développement. Pratiquement mise aux oubliettes et son potentiel humain disséminé, la BAD a été « baladée » dans plusieurs tutelles, avant sa défaisance programmée et ses archives dilapidées.

Les pouvoirs publics, ressentant le manque flagrant d’un outil de financement à moyen et long terme, tant pour la mobilisation des ressources financières nationales qu’internationales et en l’absence d’un marché monétaire et financier efficient et d’une bourse mort-née, vont créer un monstre hybride dénommé CNI (conseil national de l’investissement) pour tenter de combler ce vide sidéral.

Son statut dévoyé va le conduire à concentrer en son sein des prérogatives législatives et réglementaires de souveraineté (6) qui vont l’amener aux pires dérapages que l’on découvre aujourd’hui. Conduit obligatoire à la prédation d’Etat, le CNI va servir des intérêts occultes en dehors de toutes les législations et privilégier des projets d’investissement plus que douteux, qui pour la plupart se retrouvent aujourd’hui près des tribunaux.

Haut lieu de la prédation, le CNI deviendra une arme redoutable entre les mains du pouvoir pour éliminer des projets et en privilégier d’autres, sans autres formes de recours et avec des procédures pour le moins opaques.

Il est donc temps, dans le cadre de la réforme du système monétaire et financier, de revenir à l’orthodoxie bancaire en recréant une BAD renouvelée, jouant son rôle classique de mobilisation de l’épargne longue nationale et étrangère, d’octroi de crédit à moyen et long terme et enfin en jouant son rôle de conseil (7) aux entreprises publiques et privées qui recherchent des financements pour leurs projets d’investissements rentables mais surtout en lui interdisant d’interférer dans l’octroi d’avantages souverains (fiscalité, douane, financement par les banques commerciales…).

Ses organes sociaux (assemblées générales, conseil d’administration) devront se prononcer sur la rentabilité des projets à financer, en dehors de toutes interférences, d’où qu’elles viennent et en privilégiant toujours le professionnalisme dans l’ingénierie financière, comme arme absolue pour la prise de décision. Encore un chantier à ouvrir pour la nouvelle économie algérienne !

Dr Mourad GOUMIRI, Professeur associé

(1) Le principe de Peter (appelé parfois « syndrome de la promotion Focus[] ») est une loi empirique[] relative aux organisations hiérarchiques proposée par Laurence J. Peter et Raymond Hull dans leur ouvrage Le Principe de Peter (1970)[]. Selon ce principe, « dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s’élever à son niveau d’incompétence », avec pour corollaire qu’« avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d’en assumer la responsabilité ». Le principe exposé a pu faire l’objet d’études universitaires qui ont étudié sa validité par la modélisation ou par la confrontation à des cas réels et certaines ont conclu sa validité complète ou partielle[].

(2) Il s’agissait de construire une synthèse en le marché et le plan en tentant de prendre le meilleur dans chaque concept, ce qui amène droit à l’impasse théorique !

(3) La planification dictait ses instructions aux entreprises publiques, en matière d’investissements, des prix relatifs, des inputs, des quantités des produits, du recrutement… sans en assumer la responsabilité.

(4) Gérard Destanne de Bernis a introduit le concept d’« industrie industrialisante ». Certaines industries (lourdes) peuvent jouer un rôle de moteur dans le développement d’une économie, idée de pôle de croissance défendue par François Perroux. D. de Bernis défend l’idée d’un développement autocentré, c’est-à-dire un processus de développement interne au pays et non dépendant de l’extérieur. Contrairement aux théoriciens de la déconnexion (Samir Amin, André Gunder Frank), il conçoit le développement avec une ouverture sur l’extérieur maîtrisée par l’État afin de permettre leur essor. D. de Bernis a mis en pratique ses idées dans l’expérience algérienne ayant été l’un de ses principaux conseillers économiques. Il est aussi le fondateur de l’école grenobloise de la régulation.

(5) David Ricardo, en 1817, a développé la théorie de l’avantage comparatif. En effet, un pays peut bénéficier de la spécialisation en produisant les biens pour lesquels il possède un avantage comparatif, et ce, même s’il possède un désavantage absolu pour tous les biens qu’il produit. D. Ricardo suppose que le travail est le seul facteur de production et que ce facteur est mobile à l’intérieur du pays mais immobile à extérieur. En raisonnant sur les coûts comparatifs et non absolus, il démontre qu’il est avantageux pour chaque pays de se spécialiser dans la production pour laquelle il possède l’avantage le plus fort (vin portugais), ou le désavantage le plus faible (tissu anglais). Le modèle de D. Ricardo a deux conclusions fondamentales : les pays sont toujours gagnants à l’échange qui permet de produire de manière plus efficace et, en situation d’échange, les pays vont se spécialiser dans la production du bien où ils possèdent un avantage comparatif.

 (6) Le CNI se permettait de donner divers avantages à un certain nombre d’investisseurs qui relevaient de la loi ou du règlement (fiscalité, douane, crédits…), créant ainsi des précédents irréparables et piétinant les lois et la réglementation en vigueur.  

(7) Notre économie se retrouve actuellement avec des surcapacités dans certain secteur (ciment, briqueterie, impression, plastiques…) faute d’une institution de régulation qui alerte sur la saturation d’un certain nombre de secteurs et filières et qui réoriente les investissements sur d’autres encore vierges ou qui entrainent de fortes importations.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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