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Ahmed Dahmouhe, directeur du Parc national du Djurdjura ( PND):  « Nous menons un combat au quotidien contre l’urbanisation de nos sites naturels »

Par Maghreb Émergent
décembre 23, 2022
Ahmed Dahmouhe, directeur du Parc national du Djurdjura ( PND):  « Nous menons un combat au quotidien contre l’urbanisation de nos sites naturels »

Dans cet entretien le directeur du Parc national du Djurdjura nous parle de la protection de la nature, des changements climatiques et surtout des mesures prises pour réduire le risque sur l'écosystème dans les montagnes de Djurdjura.

L’entretien réalisé par 

Rabah Ait Amar 

L’environnement du Parc National du Djurdjura (PND), connait des transformations depuis la moitié des années 2000, quelles sont  les actions décidées dans le but de conserver cette réserve de biosphère ?

Il est important de reconnaitre que les effets des changements climatiques ont des répercussions importantes sur le paysage du Parc National du Djurdjura (PND). Avec un impact sur le renouvellement des ressources naturelles (décalage des saisons, rareté et irrégularité des précipitations, intensité des feux de forêts …etc.) et dans le but de comprendre ces bouleversement et perturbations écologiques, le Parc  National du Djurdjura a réalisé plusieurs études. Elles ont pour but de préconiser des solutions à moyen et long terme et parfois d’urgence. A travers ces études nous avons déterminé les objectifs globaux et spécifiques des actions et activités réalisables dans des plans de gestion et nous sommes au cinquième plan 2022 – 2027. Je cite à titre d’exemple, l’étude et la cartographie de la sensibilité des peuplements aux risques d’incendies, étude d’inventaire de la végétation, étude d’inventaire des ressources en eaux mobilisables au Djurdjura, étude sur le bornage forestier, étude d’inventaire des troupes du singe magot et de son comportement, et enfin, l’étude concernant le schéma directeur d’aménagement et son décret exécutif qui est en phase d’établissement par la tutelle (le Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural via la Direction Générale des Forêts ).  Ce schéma, fixe les objectifs  et la stratégie de gestion sur 15 ans, tout en signalant que le Parc National du Djurdjura est la seule aire protégée en Algérie à disposer de cet instrument juridique de gestion.

Toute cette armada d’outils de gestion est conçue dans l’optique de préserver la biodiversité de cette aire protégée et la valorisation de son potentiel naturel et culturel dans un cadre de développement durable et être au diapason de son statut de réserve de biosphère mondiale. Cependant, la mise en œuvre de ces études, nécessite des dotations financières importantes, chose qui fait défaut pour le moment.

L’urbanisation rapide, notamment à Tikjda, pose problème malgré que le site (le PND)  ait été classé par L’Unesco comme réserve de biosphère en 1997, est régie par une réglementation stricte…

L’urbanisation à Tikjda  est un état de fait car ces installations ont été implantées avant la création du parc. En effet, ces établissements publics génèrent des effets ou impacts néfastes sur le milieu naturel qui les entoure. Face à cette situation, au Parc national du Djurdjura, nous menons un combat quotidien avec les responsables de ces  structures ( en particulier ces jours –ci, avec les responsables de l’hôtel de Tala Guilef, avant la réouverture de cet établissement) pour leur exiger d’adopter de nouvelles techniques et mécanismes dans le traitement des eaux usées (réutilisation de cette eau pour leurs besoins de fonctionnement comme le jardinage, l’entretien, etc.) et l’utilisation rationnelle de la ressource hydrique existante dans le site, pour éviter la pollution des cours d’eau, le dépérissement des arbres, notamment le cèdre de l’Atlas qui est une essence forestière emblématique et protégée au Djurdjura. 

En outre, afin de lutter contre ces délits, cette l’année, le PND a procédé à plusieurs démolitions et leurs auteurs poursuivis en justice comme c’est le cas à Ain Zebda dans la commune d’Aghbalou dans la wilaya de Bouira, où des bâtisses ont été construites illicitement depuis 15 ans. C’est le même cas aussi à Aswil. Néanmoins, il faut avouer que la gestion de cet espace naturel du Djurdjura, en particulier Tikdja et Tala Guilef, eu égard à leurs statuts de stations climatiques, est compliquée, car il y a plusieurs intervenants dans ces sites, entre autres, des organismes étatiques et des collectivités locales, dont les objectifs sont divergents ou opposés à ceux des aires protégées qui ont un statut plutôt fondé sur le principe de conservation.

Le tourisme de masse auquel s’ajoute l’incivisme avéré des visiteurs, le braconnage et la pollution sont des facteurs de dégradation de cette réserve mondiale. Quelles sont les mesures mises  en place par le PND pour limiter ou réduire les dégâts ?

Je dirais que le manque de sites et stations climatiques alternatives a poussé la plupart des citoyens des quatre coins du pays à visiter ces endroits majestueux durant toute l’année avec des pics d’influence en période de neige. Le Parc National du Djurdjura reçoit plus d’un million de visiteurs. Une enquête sur la fréquentation à Tikdja est en cours pour déterminer le nombre de visiteurs, leurs profils, leurs wilayas de provenance et le moyen de transport utilisé.  Tout ce bon monde engendre des répercussions à effet cumulatif sur l’utilisation des ressources naturelles et les paysages de cette réserve de biosphère. Cela étant, afin de minimiser cet impact sur le Parc National du Djurdjura, il y a lieu d’établir en urgence, une charte de bonne conduite pour les randonneurs, en définissant les circuits et sentiers qui sont autorisés à la pratique de cette discipline et interdire l’accès à certains endroits qui recèlent des espaces fragiles et des espèces endémiques ou menacées. 

Cette année,  l’implication d’autres organismes dans la protection de notre patrimoine forestier et des espaces naturels (arrêté des walis de Bouira et de Tizi Oouzou, interdisant l’accès aux massifs forestiers durant la saison estivale, a donné ses fruits d’où  la diminution de la fréquence des incendies et de la fréquentation dans ces sites protégés, classés dans la zone centrale du parc. Par ailleurs, en vue de diminuer la fréquentation à Tikdja et Tala Guilef, nous avons entamé, cette année, des opérations d’aménagement  et de réhabilitation d’autres sites , tel le cas de Tala Rana. Toutefois, la mission de sensibilisation et d’éducation environnementale doit continuer et à tous les niveaux.

Les populations riveraines sont-elles réellement associées dans la gestion du PND ?

Notre objectif consiste en l’implication des communautés paysannes dans la gouvernance du parc avec l’instauration d’une dynamique d’animation de ces territoires du parc et de permettre des changements positifs grâce aux populations tout en ayant les moyens nécessaires pour conserver, gérer et défendre leurs sites. Tout ceci, permettra de garantir les bénéfices et les valeurs de la biodiversité ainsi produits. Pour ce faire, le PND opère des actions d’écodéveloppement ( plantations fruitières, distributions de ruches, captage et aménagement de points d’eau et désenclavement), comme c’est le cas, dernièrement dans la commune d’Ait Bouaddou à Tizi Ouzou  où 7 projets ont été financés et mis en œuvre au profit de la population locale dans le cadre de projets d’appui aux communautés paysannes des parcs nationaux (ACPP) cofinancés avec l’union européenne. Le projet vise à améliorer les conditions de vie difficiles des populations riveraines et leur permettre de tirer profit des  avantages des écosystèmes.

Actuellement, nous sommes entrain de faire un travail de proximité, de concertation  et de sensibilisation des esprits individuels et collectifs, chose qui demande du temps, pour arriver avec les acteurs ruraux (comité de village, association des groupes de randonneurs, bergers …) à asseoir une démarche participative dans la gestion durable de ce patrimoine naturel, culturel et identitaire. Une démarche qui inclut des concepts et pratiques innovantes sur des bases scientifiques, sachant que le PND dispose d’un conseil scientifique où les problématiques de gestion sont discutées et traitées.

Quelle est votre stratégie pour garantir surtout la protection à la fois de la faune et de la flore tout en assurant la sécurité de votre personnel qui subit parfois des agressions de la part des visiteurs indélicats ?

Sachez que, nonobstant le manque flagrant en effectifs, nos agents de terrains font de leur mieux pour accomplir  leur travail. Certes, ce sont des agents assermentés, mais ils sont à des comportements irresponsables de la part de certains visiteurs et délinquants.