Par: Sofia Boulesnam*

En attendant une Algérie nouvelle, l’Algérie réelle est un pays en crise politique et au bord d’une faillite économique. Jean Jacques Rousseau écrivait dans son œuvre [Contrat social] : « telle est la perte naturelle et inévitable des gouvernements, même les mieux constitués. Si Sparte et Rome ont péri, quel état peut espérer de durer ? Si nous voulons former un établissement durable ne songeons donc point à le rendre éternel. Pour réussir il ne faut pas tenter l’impossible… »

L’impossible aujourd’hui pour nous, serait de chercher à continuer à nier la réalité de la situation du pays, de camoufler les difficultés économiques qui nécessitent un changement rigoureux du fonctionnement de la cité, une urgence bloquée par une conflictualité politique qui oppose un peuple exaspéré à des dirigeants sourds, et nous observons, qu’il n’y a aucune cohérence entre les décisions et démarches prisent par le haut et les aspirations et revendications du bas. Parmi les décisions, une révision constitutionnelle et un référendum.

Une démarche superfétatoire:

Dans la doctrine politique, le constitutionnalisme, qui plaide la primauté de la constitution sur les normes juridiques, ne peut valoir que par des exigences strictes. La norme impose qu’une [société dans laquelle la garantie des droits n’est assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution.] L’adoption ou la révision d’une constitution ne peut avoir de sens, que dans un système politique qui garanti l’inclusion, la participation effective des citoyens, et non pas l’utilisation de la violence légitime à l’égard de celles et ceux qui s’opposent au système politique, le climat de répression et le verrou des dialogues et discussions n’est pas le meilleur des terrains pour une opération démocratique de modification constitutionnelle.

Hors normes, des régimes autoritaires adoptent ou révisent une constitution, uniquement, pour se donner une façade démocratique et apporter une illusion d’un changement. Combien même, le contenu peut être riche et intéressant, il n’apportera aucune différence évidente tant qu’il demeure inapplicable. Tel est le cas de l’Algérie, depuis sa première constitution, adoptée par référendum en 1963, un texte modifié plusieurs fois, mais sans force, car inapplicable et inadapté à sa réalité politique.

Aujourd’hui, il ne s’agit pas d’une constitution nouvelle, ni d’une révision rigide, mais d’une modification souple. Sans parler des lacunes discutables, (concentration des pouvoirs et atteinte au principe de séparation), la procédure de modification est incompréhensible, un pouvoir qui vend la démarche et le référendum comme une étape cruciale pour l’édification d’une Algérie nouvelle, n’a pas eu le réflexe de faire appel à une constituante nouvelle, en plus de négliger la dissolution parlementaire avant de faire voter la révision. Il est important de rappeler, que des membres de la constituante de 2016, avouée illégitime et  obsolète, sont membres du comité de la constituante nouvelle, et que le parlement date toujours du règne du président renversé. Donc même si les intentions sont bonnes, le changement est fait dans un désordre qui lui suffit pour le rendre erroné.

L’urgence est ailleurs : 

Une opération inutile, qui ne répond pas aux besoins de l’Algérie actuelle, encore moins aux aspirations du mouvement populaire, l’urgence en Algérie n’est pas la constitution, le problème fondamental de ce pays se pose à deux niveaux de crise, liés et interconnectés :

ACrise économique, un état rentier menacé de faillite :

Les derniers rapports des institutions financières internationales, sur la situation économique en Algérie, sont pour la énième fois, alarmants. Les prévisions pour 2021, annoncent une dégradation encore plus brutale de la situation, une croissance négative (-5,5 %) PIB en chute, la monnaie nationale le dinar Algérien en chute, les réserves de changes en baisse (sous 47 milliard de dollars), la demande sur les hydrocarbures en baisse à cause du COVID19…

Des économistes Algériens n’excluent pas le recours à l’endettement, ce qui fera du pays, officiellement, un état failli.

Une régression, qui va entrainer, conséquemment, des répercussions directes sur la vie et le quotidien du citoyen Algérien,  des indicateurs en baisse et des taux négatifs, c’est en parallèle le pouvoir d’achat qui baisse, les salaires et le SMIG, qui n’augmentent pas et la vie de plus en plus chère pour le citoyen. Les conséquences sont déjà observables par la crise de liquidité qui touche fortement plusieurs catégories de la société et d’autres conséquences sont déjà mesurables par deux phénomènes en hausse, l’immigration clandestine et le taux de criminalité. 

BCrise politique, la conflictualité régime-Hirak :

Le problème politique en Algérie réside dans une fracture abyssale entre le peuple et le pouvoir, pendant des années le fossé s’est bien creusé, pour emprunter l’expression à Naom Chomsky, entre « l’élite privilégiée » et « les gouvernés défavorisés ». Une fracture qui se mesure par l’incapacité des dirigeants à résoudre les problèmes sociaux économiques des citoyens, ainsi que par des prises de décisions politiques décalées de la réalité Algérienne, au file des années la fracture s’est élargie, jusqu’au moment de bascule, le 22 février 2019, elle s’était transformée en une conflictualité qui oppose le peuple (à une exception près qui soutient le pouvoir) aux dirigeants.

En théorie, le jeu du conflit politique, (demande-réponse) entre (gouvernés et gouvernants), exige, l’émergence des revendications, qui passent par l’écoute, et se traduisent par des réformes. Or, le conflit actuel dans la scène politique Algérienne, ne passe pas par ce canal, les responsables et leurs alliés de la société, veulent se maintenir au pouvoir, le mouvement et ses défenseurs réclament un changement radical pour mettre fin aux dysfonctionnements et instaurer un état de droit, l’objectif du mouvement populaire est le changement et l’objectif du régime est la continuité, le bon sens est du coté du peuple mais la force du coté des dirigeants, ces derniers, ont eu recours à la répression, et parfois ils modèrent par des mesures de changements illusoires.

Que ce soit, pour résoudre la crise politique, ou pour gérer la crise économique, le constitutionnalisme, n’est pas utile dans le cas Algérien. La conflictualité politique a plus besoin d’aller vers un modèle agonistique, parce que, dans une société le consensus ne peut pas exister, les opinions ne peuvent absolument pas converger vers une même interprétation de la réalité, la démocratie doit s’organiser autour des divisions politiques en valorisant les opinions, dans ce sens Alfred Sauvy écrit : « L’opinion publique est souvent une force politique, et cette force n’est prévue par aucune constitution. » Quant à la crise économique, celle-ci, nécessite l’instauration rapide d’un plan de gestion opérationnel. En revanche pour adapter les mesures à la réalité, pour mettre fin aussi à la surdité, le changement profond est une priorité.

Quand le pouvoir ne répond plus aux besoins de sa populace, le pays tombe dans la détérioration socio-économique, et quand le pouvoir ne veut plus entendre sa populace, le pays s’enfonce dans la détérioration des droits et libertés, la négligence, l’entêtement, l’utilisation de la force légitime empêchent la résolution du conflit politique qui à son tour bloque toute démarche de redressement économique. C’est là où la réforme n’a plus de sens, l’efficacité est dans le changement radical, Jean Ziegler dit : «  aucun des systèmes d’oppression, qui se sont succédés dans l’histoire de l’humanité n’a pu être réformé.. »

 Savoir diagnostiquer le mal permet parfois d’éviter le décès, on ne soigne pas une hémorragie cérébrale par un blanchiment dentaire. La révision constitutionnelle est un soin superflu qui ne correspond pas aux problèmes du moment.

*Analyste, Doctorante chercheuse à l’Institut des sciences politiques

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