Ihsane El Kadi à la juge : « Tout a changé le jour où Tebboune m’a insulté » - Maghreb Emergent

Ihsane El Kadi à la juge : « Tout a changé le jour où Tebboune m’a insulté »

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Le hall du tribunal de Sidi M’Hamed était en effervescence ce matin du dimanche 26 mars 2023. Avocats, journalistes, chefs de partis politique, dont Louisa Hanoune du PT et Athmane Mazouz, président du RCD, militants associatifs, comme Abdelouahab Fersaoui (RAJ, dissoute), amis et membres de la famille du journaliste incarcéré Ihsane El Kadi, tous sont venus pour assister au procès qui s’annonçait palpitant, un procès singulier puisque le journaliste et ses avocats avaient déjà annoncé qu’ils allaient boycotter l’audience.  

Il est 11h quand la sonnette annonçant l’arrivée de la juge retentit dans la salle d’audience, mitoyenne au hall. Tout le monde se précipite alors vers l’austère salle pour y prendre place.

Dans un silence quasi religieux, tous ont les yeux rivés sur le banc des accusés sur lequel donne une porte dérobée et d’où Ihsane El Kadi, en détention depuis près de trois mois, devait faire son apparition. Quand la juge l’appelle à la barre, Ihsane El Kadi, floqués de deux policiers fait son apparition et avance d’un pas décidé vers le prétoire, sourire aux lèvres et saluant au passage les présents.

Entouré de certains de ses avocats, Me Mustapha Bouchachi, Me Nourredine Ahmine et Me Abdelghani Badi, Ihsane El Kadi, droit dans ses bottes, écoute les griefs retenus contre lui. Il est poursuivi sur la base des articles 95 et 95 bis du code pénal relatifs à la « réception de fonds de l’étranger à des fins de propagande » et « pour accomplir des actes susceptibles de porte atteinte à la sécurité et au fonctionnement normal des institutions ».

« J’avais boycotté des audiences chez le juge d’instruction à cause des dépassements qui ont entaché la procédure depuis mon arrestation, mais j’avais l’intention de parler durant le procès. Je suis journaliste, je n’ai pas parlé durant trois mois et c’est une opportunité pour moi de parler. Mais tout a changé le jour où le chef de l’Etat m’a insulté», explique-t-il à la juge. Alors qu’elle se montre attentive, la juge, comme secouée, change de ton dès que Ihsane évoque la raison principale à l’origine du boycott : les propos du chef de l’Etat dans lesquels il l’a diffamé lui et ses médias, en l’accusant de « Khabardji ».  

« Tu m’as déjà donné les raisons de ton boycott, la procédure », dit-elle, comme pour éviter de consigner sa réponse sur Tebboune. Et Ihsane d’intervenir : « La principale raison, vous ne l’avez pas noté », insiste-t-il. Un refus qui suscite du coup la colère du journaliste et de ses avocats qui finissent par hausser le ton provoquant une cacophonie. Ils font observer à la juge qu’elle refuse toujours de consigner le non-respect par Abdelmadjid Tebboune de la présomption d’innocence. « Vous ne voulez pas entendre les raisons de son boycott », s’emporte Me Bouchachi.

Alors que le climat devient tendu, la juge décide de lever la séance et quitte la salle, tandis que les policiers emmènent Ihsane El Kadi sous les applaudissements et encouragements de ses soutiens présents dans la salle.

Cinq minutes plus tard, le procès reprend de nouveau. L’ambiance est toujours tendue dans la salle. Les avocats insistent sur la nécessité de noter les vraies raisons du boycott face à une juge qui refuse de donner suite à leurs doléances. Me Abdelghani Badi, Me Mustapha Bouchachi et Me Noureddine Ahmine font entendre la raison principale de leur boycott. « La défense se retire à cause de l’ingérence du président dans le dossier », lance Me Badi en se retirant lui et ses confrères de l’audience laissant Ihsane EL Kadi seul face à la juge.

La présidence de l’audience continue quand même à poser ses questions à l’accusé qui ne cesse de rappeler les raisons de son boycott. Sans doute, sous l’effet de l’émotion et un peu d’agacement, le détenu, oubliant de garder le silence comme il s’était engagé, évoque l’absence de conditions pour la tenue d’un procès équitable.  « Tu n’es pas encore jugé, ni condamné », lui dit la juge.

« La condamnation a été déjà faite. Je suis venu de la prison », répond Ihsane El Kadi avant d’ajouter : « la condamnation a déjà eu lieu avec les scellés des locaux de l’entreprise et la clochardisation de 25 employés ». «Le président de la république n’a pas respecté ma présomption d’innocence », martèle-t-il encore.

l’ARAV AGGRAVE...

Face aux rappels répétés de Ihsane sur les entorses à la procédure et son refus de répondre aux questions, la juge appelle les témoins, le représentant d’Interface Média et le représentant de la partie civile, à savoir le président de l’ARAV. Seul le représentant de cette autorité, Amar Bendjeda, journaliste est présent.

Appelé à la barre, il assure que l’ARAV n’a jamais délivré d’autorisation à Interface médias. Des propos qui font bondir Ihsane El Kadi à ses côtés : « Radio M exerce d’une manière légale depuis 10 ans ; elle n’est pas concernée par les autorisations de l’ARAV », dit-il. « Tout contenu audiovisuel, y compris sur internet relève des prérogatives et du contrôle de l’ARAV », répond Amar Bendjeda.  

Il ne réclame rien moins que la coquette somme de deux millions de dinars, en guise de dédommagement, soit la sanction prévue dans l’article 107 de la Loi sur l’audiovisuel.

Circonspects et médusés, les nombreux présents dans la salle se tournent vers le procureur qui se lance dans un long réquisitoire dépassant le quart d’heure : 5 ans de prison ferme assortie d’une amende de 700 000 da contre la personne physique, Ihsane El Kadi ; Cinq années de privation de toute fonction publique et la confiscation des biens et fonds ainsi que la fermeture des compte bancaires en relation avec les motifs de la poursuite judiciaire.

Quant à la personne morale, à savoir l’entreprise interface Média, éditrice de Radio M et de Maghreb Emergent, le procureur requiert une amende de 10 millions de da et la confiscation des biens et matériels utilisés dans l’activité audiovisuel non autorisée.

Comme dernier mot, Ihsane EL Kadi demande la liberté provisoire. Une requête à laquelle la juge répond que cela nécessite des procédures spécifiques. Elle annonce le verdict pour le 02 avril prochain. « Merci de ne pas m’extraire », dit-il à la juge avant de quitter la salle sous les applaudissements.

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