Lilia Hachem Naas (CEA):"Les pays africains échangent entre eux davantage de produits transformés et à valeur ajoutée" - Maghreb Emergent

Lilia Hachem Naas (CEA):”Les pays africains échangent entre eux davantage de produits transformés et à valeur ajoutée”

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Mme Lilia Hachem Naas, Directrice du Bureau de la CEA en Afrique du Nord fait le point, dans cet entretien, sur le processus d’établissement d’une Zone de libre-échange continentale (ZLEC) en Afrique, estimant que les pays maghrébins devraient favoriser l’ouverture et la construction d’un espace intégré au sein de l’UMA et au-delà afin de tirer profit des gains économiques attendus.

 

L’initiative de création d’une zone de libre-échange continentale pour l’Afrique, semble être sur la bonne voie, pourriez-vous nous dire où en est-on de la construction de cet ensemble économique ?

Les négociations visant à établir la Zone de libre-échange continentale (ZLEC) en Afrique vont dans la bonne direction. Les négociations sur la ZLEC, qui ont débuté en juin 2015 se déroulent aujourd’hui en deux phases. La première phase concerne l’élaboration des règles commerciales du continent sur le commerce des marchandises et le commerce des services. Quant à la deuxième phase, elle concerne les règles en matière d’investissement transfrontalier, de droits de la propriété intellectuelle et de politique de la concurrence.

Pour la première phase, les huit séries de négociations organisées ont donné des résultats positifs. Le Protocole sur le commerce des services a été approuvé et adopté par les ministres africains du commerce le 2 décembre 2017 respectant ainsi la date limite qui avait été fixée. Par contre, le Protocole sur le commerce des marchandises nécessite un travail plus approfondi sur les règles d’origine et sur les textes d’application des modalités convenues pour la libéralisation du commerce des biens. Un sommet extraordinaire de l’Union africaine est prévu avant la fin mars 2018 pour compléter et signer l’intégralité de l’accord sur la ZLEC.

La ZLEC offre d’importantes opportunités d’industrialisation, de création d’emploi et de diversification économique pour le continent africain. En effet, les analyses statistiques montrent que les pays africains échangent entre eux davantage de produits transformés et à valeur ajoutée, contrairement à leurs exportations vers le reste du monde, qui sont principalement composées de produits de base à l’état brut. Par exemple, en 2014, les produits manufacturés représentaient 41,9% des exportations intra-africaines alors que dans le cas des exportations hors du continent ils ne représentaient que 14,8%. Pour le commerce des pays d’Afrique du Nord, il est estimé que leurs exportations augmenteraient de 2,7% (soit 8,9 milliards de dollars) à l’horizon 2020. On constate aujourd’hui que le commerce intra-africain est sous-exploité en raison des coûts de transaction élevés dans la région, une situation que les pays africains prévoient de renverser par la mise en place de la ZLEC qui permettra le renforcement des infrastructures, la facilitation du commerce, l’amélioration de l’accès aux intrants et aux biens intermédiaires, la réduction des coûts de l’innovation, et l’amélioration de la stabilité économique des pays africains en général. 

 

La multiplicité des accords et protocoles de partenariats économiques n’est-elle pas un autre défi à relever pour la création de la ZLEC ?

En général, la multiplicité des accords et protocoles de partenariats économiques représente un défi pour les pays signataires de ces accords, car ils prônent des règles et des modalités d’application différentes et qui peuvent même être divergentes. C’est ce qu’on appelle communément le « Spaghetti Bowl ». Toutefois, la ZLEC étant un accord qui touche à tous les aspects qui concernent la mise en place d’une zone de libre-échange selon les règles de l’OMC, tels que la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux, elle offre une opportunité unique pour tous les pays africains d’adopter un ensemble de règles harmonisées au niveau continental qui permettront de réaliser des avancées notables en matière d’approfondissement de leur intégration économique.

Ce processus d’harmonisation a déjà été lancé par la mise en place de la zone de libre-échange tripartite (COMESA, SADC, EAC) qui couvre près de la moitié des pays africains et du PIB continental et servira d’impulsion pour accélérer le processus d’intégration continental.

 

La constitution de blocs sous régionaux avant d’aller vers la ZLEC est recommandée par des experts. Mais force est de constater que certains blocs n’arrivent pas à voir le jour, comme le Maghreb. Quelle incidence cela peut avoir sur la construction de la ZLEC ?  

Il faut noter que le processus de négociations de tout accord de partenariat y compris celui de la ZLEC se fait au niveau de chaque pays membre et non au niveau des blocs sous régionaux.

Toutefois, les progrès des différents blocs sous régionaux peuvent faciliter les procédures de négociations au niveau continental. Au niveau du Maghreb, même si le processus n’est pas très dynamique, le bloc Maghreb existe bel et bien et certaines des dispositions qui ont été entérinées par l’UMA sont appliquées par les pays membres. Il faut bien sûr tenir compte du fait que pour la CEA, le bloc Afrique du Nord s’étend au-delà de l’UMA et inclut l’Egypte et le Soudan qui font partie d’autres groupes sous régionaux.

Comme confirmé par l’étude de notre Bureau sur la Promotion des chaînes de valeur régionales en Afrique du Nord, publiée en 2016, la dynamique d’intégration continentale peut être très bénéfique pour les pays de la sous-région, notamment en matière d’industrialisation et de diversification économique. Les pays maghrébins devraient favoriser l’ouverture et la construction d’un espace intégré au sein de l’UMA et au-delà afin de tirer profit des gains économiques attendus.

 

On vient de fêter le 29ème anniversaire de la création de l’UMA, quel bilan peut-on faire de ce processus, en tant que responsable du Bureau Afrique du Nord de la CEA qui couvre l’essentiel des pays du Maghreb ?

L’espace économique reste très fragmenté, en dépit de l’ancienneté du projet d’intégration, de la similitude des défis de développement et de l’existence de la plupart des paramètres structurants d’un marché régional dynamique (population, revenu par habitant, infrastructures, continuité géographique, liens culturels). Le marché maghrébin reste pour l’instant l’un des moins intégrés du Continent, avec un commerce intra régional variant entre 3% et 4 % des importations totales des Etats membres.

Et matière de mobilité des facteurs et de libre circulation des personnes en particulier, les acquis restent encore limités en raison de la persistance de différends politiques et du regain d’insécurité observé depuis 2011 dans toute la zone sahélo-saharienne.

Le positionnement géographique stratégique de la sous-région sur l’échiquier des groupements économiques, à la croisée des chemins entre l’Europe, le Moyen Orient et l’Afrique, va nécessiter une mise à niveau rapide de son processus d’intégration et de ses institutions régionales, à l’instar des autres groupements sous régionaux tels que la CEDEAO ou COMESA. Dans ce contexte, l’UMA doit se repenser dans l’échiquier de plus en plus complexe des alliances régionales et sous régionales, ceci afin de tirer un plus grand avantage des complémentarités entre les pays membres.

 

Mais, est-ce que la construction maghrébine ne sera-t-elle pas diluée dans la ZLEC, sachant que la Libye (et bientôt la Tunisie) fait partie de COMESA alors que le Maroc cherche à rejoindre la CEDEAO ?

Comme avancé plus haut, la ZLEC se construit sur la base des acquis des dynamiques sous régionales mais elle les transcende également pour offrir aux pays membres un marché continental intégré dont les potentialités sont infiniment plus grandes. En fait, la question peut aussi être posée en sens inverse. La ZLEC peut elle-même renforcer l’intégration des pays de l’UMA.

Par ailleurs, les pays sont souverains dans leurs choix stratégiques d’intégrer tel ou tel bloc sous régional. Le Bureau de la CEA accompagne ces dynamiques nationales en offrant aux gouvernements et aux institutions régionales des services de conseil et d’expertise dans le but de faciliter l’intégration régionale.

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