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Nour Meddahi : « un système bancaire au bord de l’asphyxie » (partie I)

Par Maghreb Émergent
août 6, 2020
Nour Meddahi : « un système bancaire au bord de l’asphyxie » (partie I)

Les dinars manquent. Le système bancaire algérien est à nouveau au bord de l’asphyxie. Selon la Banque d’Algérie (BA), la liquidité bancaire était de 916,7 milliards (mds) de dinars à fin mai 2020.

A cela, se rajoutent, en plein pandémie, les longues files d’attente devant les bureaux de Poste des retraités qui veulent retirer leurs pensions. Par ailleurs, le DG d’Algérie Poste vient d’affirmer que les liquidités fournies par la BA au mois de Mai ont baissé de 30% par rapport à Mai 2019. La désorganisation impliquée par la pandémie dans tous les secteurs ne peut expliquer une telle baisse, même s’il ne faut pas exclure des manipulations étant donné que les banques commerciales ne sont pas concernées par ces problèmes. Ces faits semblent créer une inquiétude chez certains citoyens puisque nous avons observé un retrait énorme de liquidités (400 mds DA) au niveau de Poste Algérie au mois de juillet.

Malheureusement, ce manque de liquidités a été récemment observé. A la fin de l’année 2016, la liquidité bancaire était de 820 mds DA et de 510 mds DA fin septembre 2017 à la veille du début du programme de planche à billets. Au Printemps 2017, le Premier Ministre de l’époque disait publiquement qu’il n’arrivait pas à trouver le sommeil car l’argent manquait. Raouf Boucekkine et moi avions recommandé à ce moment-là plusieurs actions à prendre, dont l’utilisation de la planche à billets à hauteur de 2.550 mds DA sur trois ans. Nous connaissons la suite, le trio Bouteflika-Ouyahia-Loukal a utilisé la planche à billets à grande échelle avec un tirage ahurissant de 6.556 mds DA (32% du PIB de 2018) pour inonder le système bancaire de liquidités, et a ignoré toute nos autres recommandations. Pire, le Gouvernement Ouyahia a pris un tournant à 180 degrés par rapport à la politique de consolidation budgétaire des Lois de Finances 2016 et surtout 2017 du Gouvernement Sellal. Trois années plus tard, l’asphyxie du système bancaire est de retour, les mêmes causes produisant les mêmes effets.

Comment est-ce possible ? Comment y faire face ? C’est ce que nous allons aborder ci-dessus.

  1. Raisons de l’asphyxie du système bancaire

Il y a quatre raisons principales que nous allons décrire ci-dessous.

A-1) La principale et première raison du manque de dinars provient du déficit de la balance de paiements

Quand il y a déficit de cette balance, la BA retire l’équivalent en dinars de ce déficit. En effet, la Banque centrale fournit les devises aux importateurs contre des dinars pour payer les importations et fournit des dinars aux exportateurs, principalement Sonatrach, contre les devises qui proviennent des exportations. Quand la balance de paiements est excédentaire, ce que le pays a connue de 2000 à 2013, les réserves de change augmentent, la BA crée la contrepartie en dinars de cette augmentation et l’injecte dans l’économie à travers le Trésor et Sonatrach. Quand la balance de paiements est négative, ce que le pays connait depuis le contre-choc pétrolier de 2014, les réserves de change baissent et la BA retire de la circulation la contrepartie en dinars de cette baisse. Par exemple, le déficit de la balance de paiements a été de 2,5 mds dollars au premier trimestre de 2020 ; la BA a donc retiré 300 mds DA sur cette période. A fin 2013, le montant des réserves de change était de 194 mds dollars contre moins de soixante mds actuellement. Autrement dit, depuis 2014 la BA a retiré près de 14.740 mds DA puisqu’un dollar a valu en moyenne 110 DA sur la même période. Notons que la BA a aussi injecté des dinars qui se trouvaient dans le Fonds de Régulation des Recettes (FRR) et a procédé à de la création monétaire à travers la planche à billets et le refinancement. Nous y reviendrons.

A-2) La structure des prêts bancaires

Les sociétés du secteur public empruntent beaucoup auprès des banques, ces prêts étant à très long terme et avec des périodes de grâce de remboursement. L’exemple emblématique est Sonelgaz. L’an dernier, le montant des prêts bancaires de Sonelgaz était de 2400 mds DA. Cette année, il doit être proche de 2600 mds, pas loin de 25% des prêts bancaires, ce qui dépasse l’entendement. Ces prêts sont souvent à 30 ans, avec délais de grâce de 10 à 15 ans. Autrement dit, les banques qui prêtent à Sonelgaz, en premier lieu la BNA, ne vont pas revoir l’argent qu’elles ont prêté avant une très longue période.

Ce type de prêt ne devrait pas être du ressort des banques mais du marché des capitaux à travers des emprunts obligataires. Malheureusement d’autres sociétés et entités publiques ont le même type de prêt : Air Algérie, Algérie Télécom, l’AADL, la société des silos agricoles, etc… Le montant des crédits bancaires au secteur public est actuellement proche de 50% du total des prêts, soit près de 5365 mds DA.

Certains prêts alloués au secteur privé posent aussi des problèmes. Il y a d’abord l’argent prêté à l’oligarchie qui se trouve sous les verrous. Le Président a mentionné un montant de 1.200 mds DA qui sera difficile à récupérer. A cela se rajoutera les prêts consentis dans le cadre de l’ANSEJ et programmes similaires. Le Ministre des Finances vient d’annoncer que ces prêts peuvent êtres rééchelonnés. Il ne faut pas se faire d’illusions, une très grande part de cet argent, au minimum 1.250 mds DA, ne sera pas récupérée par les banques.

En résumé, on peut affirmer que les banques ont prêté près de 7500 mds DA (58,5 mds dollars, 37% du PIB de 2019) qu’elles ne vont pas récupérer du tout à court et moyen termes (cinq ans) et que le tiers de cet argent est probablement perdu.

A-3) Le montant d’argent hors circuit bancaire est très élevé

Les derniers chiffres connus les plus complets remontent au premier trimestre de 2019. Le montant de la monnaie fiduciaire (argent hors circuit bancaire) était de 5138 mds DA. Le dernier Etat de Comptes de la BA indique, fin décembre 2019, un montant de 5508 mds DA. Sachant que depuis un moment, la part de la monnaie fiduciaire dans la masse monétaire est un tiers et que cette dernière était de 17 039 mds DA en mars 2020, on peut estimer à 5680 mds DA la monnaie fiduciaire à ce moment-là. Depuis le début de la pandémie, nous avons observé partout dans le monde où la cash est roi une augmentation de l’argent hors banque. Le retrait de près de 400 mds DA en juillet au niveau de la Poste suggère que la monnaie fiduciaire a augmenté de plusieurs centaines de milliards de dinars depuis mars. Ce montant ne doit pas être très loin de 6000 mds DA, ce qui est très élevé.

L’économie informelle est importante dans le pays, ce qui draine des liquidités en dehors du circuit bancaire. A cela se rajoute des convictions religieuses qui fait que la rémunération par des taux d’intérêt n’est pas souhaitée par une partie de la population. Notons aussi que la rémunération de l’épargne est faible et donc non attractive, autour de 3%, pendant très longtemps en dessous de l’inflation (ce n’est pas le cas actuellement). Par ailleurs, l’affaire Khalifa a laissé des traces avec un manque de confiance dans les banques, mêmes publiques. C’est un phénomène qui semble se développer de plus en plus. En effet, le DG d’Algérie Poste vient d’affirmer que le retrait de liquidités a augmenté de 10% malgré les limitations de retrait et aussi la situation de Covid-19.

Les conséquences économiques de la pandémie font que beaucoup de citoyens qui n’ont pas de revenus réguliers ou sont sans entrées d'argent depuis plusieurs mois. Les prêts et aides entre personnes ont probablement augmenté, en particulier auprès des retraités. Par ailleurs, observer les files d’attente au niveau des bureaux de postes et les limitations de retraits peuvent créer un phénomène de peur de la fiabilité de la Poste, ce qui peut inciter à retirer plus d’argent. Il est important de noter que ce phénomène n’a pas été observé au niveau des banques commerciales.

A-4) Investissement massif dans l’infrastructure dont la rentabilité est faible à court terme

Sous la présidence de Bouteflika, le pays a massivement investi dans l’infrastructure (routes, barrages, logements, écoles, universités) et ce sur fonds propres. C’est aussi le cas sous la présidence de Chadli, mais sur une période plus courte (1980-1986). Malheureusement, les investissements dans l’infrastructure, certes essentiels, sont des projets de long terme dont la rentabilité à court terme est relativement faible. Le Président Boumediene avait fait le contraire. Il avait investi massivement dans l’industrialisation du pays avec rentabilité importante sur le court-terme et création rapide et conséquente d’emplois, et avec endettement externe. On peut évidemment épiloguer sur l’économie politique (corruption, allégeance, soutien externe) derrière les deux stratégies d’investissement, mais ce qui importe ici est que les énormes investissements des vingt dernières années génèrent peu de revenus et mettront du temps à être rentabilisés.

Le pays a aussi beaucoup investi dans l’agriculture sous Bouteflika, secteur dans le rendement est rapide. Néanmoins, une très grande part est justement dans le secteur informel, alors que, de surcroît, les bénéfices de l’agriculture ne sont pas taxés.

Nour Meddahi

Professeur des universités

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