Egypte - Fissures dans l'alliance entre l'armée et les forces anti-islamistes - Maghreb Emergent

Egypte – Fissures dans l’alliance entre l’armée et les forces anti-islamistes

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Quelques mois après la déposition du président islamiste Mohamed Morsi, la sacro-sainte alliance entre l’armée et les courants politiques hostiles aux Frères musulmans montre de premières fissures. Pour Alain Gresh*, ceux qui, aveuglés par leur haine des islamistes ne voyaient pas l’ancien régime se reconstituer, semblent revenir à la raison.

 

 

Parfois, on peut en rire. L’armée égyptienne ne se contente pas de conduire les autobus de transport public du Caire pour casser la grève des chauffeurs, elle s’investit à fond dans la recherche scientifique et technique et réalise des avancées qui stupéfient le monde. Ainsi, un porte-parole de l’armée a déclaré que les services de recherche de celle-ci avaient réalisé une percée dans la lutte contre le sida et l’hépatite C (Pour une revue détaillée de cette « percée scientifique » et des pitreries du porte-parole de l’armée, lire Egyptian chronique, 28 février). L’officier responsable de cette découverte affirme même qu’il obtient un taux de 100 % de réussite avec son traitement et a déclaré : « Nous avons vaincu le sida et j’ai enlevé le sida à un patient et lui l’ai rendu sous forme de kofta (boulette de viande). » Une partie de la presse a qualifié cette farce de « koftagate ». Et le porte-parole de la présidence a dû prendre ses distances (à partir des Etats-Unis il est vrai). Sur les développements de ce feuilleton, lire aussi la suite de Egyptian Chronicle du 1er mars, avec des extraits du show hilarant de Bassem Youssef.

Mais le plus souvent on en pleure. A la mi-février, un groupe de jeunes touristes égyptiens avaient été pris dans le froid et la tempête à l’occasion d’une visite au monastère de Sainte-Catherine, dans le Sinaï. Ils ont tenté de faire appel à la police pour les sauver, mais, après avoir appris qu’ils étaient égyptiens et non étrangers, celle-ci a dit qu’il leur fallait une autorisation. Quand, finalement, l’armée est intervenue, quatre des jeunes gens étaient morts (lire Hany El-Asmar and Osman El Sharnoubi, « Outrage, accusations of neglect, confusion reign over deaths of St. Catherine hivers », AhramOnline, 19 février). Et pour ajouter la calomnie au deuil des familles et des proches, les médias en ligne favorables à l’armée ont bruissé de rumeurs selon lesquelles ces jeunes appartenaient à un groupe des Frères musulmans engagé dans une opération terroriste visant à provoquer et discréditer l’armée (Egyptian Chronicles, 19 février) !

 

Un semblant de retour à la raison

 

Il est vrai que rien n’effraie les médias gouvernementaux et les médias privés dans une campagne délirante de soutien aux militaires et d’identification de toute forme d’opposition à l’« organisation terroriste des Frères musulmans ». Pourtant, huit mois après les immenses manifestations hostiles au président Mohammed Morsi, le 30 juin dernier, et le coup d’Etat du 3 juillet qui a suivi, un semblant de raison semble revenir parmi les militants et les intellectuels qui, obnubilés par leur haine des Frères musulmans, ne voyaient pas le retour de l’ancien régime, les arrestations arbitraires qui frappent nombre de militants de gauche, l’usage de la torture, la volonté de revanche de l’appareil policier.

Le célèbre comique Bassem Youssef, virulent critique des Frères musulmans mais aussi de l’armée, et dont le spectacle avait été interdit, a repris son émission. Et sa cote de popularité remonte sensiblement (« Egyptian satirist Bassem Youssef popularity rebounds », Egypt.com, 24 février ; lire aussi son entretien avec l’excellent site Madamasr, une des rares voix libres en Egypte : « Breakfast with Mada : Bassem Youssef on cracking thé walls », 28 février).

Il est vrai que la nature des transformations en Egypte apparait de plus en plus clairement et de récentes décisions politiques confirment le retour à l’ancien régime. Le président (potiche) a reconstitué le Conseil supérieur des forces armées (CSFA) de sinistre mémoire, celui qui a dirigé l’Egypte entre la chute de Moubarak en février 2011 et la victoire de Morsi à l’élection présidentielle de juin 2012 ; celui qui a fait tirer sur les coptes à Maspero et sur les jeunes de la révolution en novembre-décembre 2011. Pour la première fois, il n’est plus présidé par le président de la République mais par le ministre de la défense, le maréchal (qui n’a jamais participé à aucune bataille ni guerre) Abdel Fatah El-Sissi.

Celui-ci, maître de toutes les décisions, hésite encore sur son avenir, craignant, s’il se présente à l’élection présidentielle (prévue en avril) de perdre une partie de son emprise sur l’armée, la plus influente institution du pays (lire Dina Ezzat, « El-Sisi’s silence provokes questions about expected presidential run », Ahramonline, 1er mars 2014). Ce que révèle aussi l’article, ce sont les discussions entre Sissi et l’Arabie saoudite (et les Emirats arabes unis) : le maréchal ne veut pas prendre la décision de se porter candidat à la présidentielle sans un feu vert de Riyad. Autant pour ceux qui voient en Sissi un nouveau Nasser (j’avais écrit dans l’article du mois d’août 2013 cité plus haut que le coup d’Etat du 3 juillet avait été planifié avec Riyad, qui avait promis son appui financier).

 

De nouvelles contestations sociales

 

Dans ce contexte, le remaniement ministériel marque la fin de l’alliance entre les forces libérales et de gauche d’un côté, l’ancien régime, la sécurité d’Etat et l’armée de l’autre, telle qu’elle avait été scellée le 30 juin 2013 (Ayat Al-Tawy, « Egypt cabinet reshuffle hints at “dissolution of 30 June alliance” », Ahramonline, 1er mars). Les premiers ont été éliminés du gouvernement et le nouveau premier ministre Ibrahim Mehleb a été un membre dirigeant du Parti national démocratique (PND) du président Moubarak. Le ministre de l’intérieur, en charge de la répression, a retrouvé son poste malgré de nombreuses protestations. Et Sharaf El-Din celui de ministre de l’information ; elle est une autre figure de l’ancien régime, responsable de l’incroyable soumission des médias en Egypte. Parmi les nouveaux venus (nouvelles, faudrait-il dire), Nahed Al-Ashry, ministre du travail, qui s’est distinguée pour avoir pris position pour les patrons dans les négociations salariales (« New Cabinet Sworn In », Madamasr, 1er mars). Et bien décidée, comme le gouvernement, à venir à bout de la vague de grèves qui secoue le pays. Il n’est pas étonnant que ces mouvements revendicatifs tentent de s’unir contre le gouvernement (« Workers unité against the government », MadaMasr, 2 mars).

Avec la rupture de l’alliance du 30 juin, avec le développement d’une nouvelle vague de grèves, s’ouvre une nouvelle page de l’histoire mouvementée et encore inachevée de la révolution.

 

(*) Journaliste et écrivain, Alain Gresh a publié plusieurs ouvrages sur le Moyen-Orient dont nous citerons De quoi la Palestine est-elle le nom? (Editions Les Liens qui libèrent, 2010), Israël, Palestine : Vérités sur un conflit (Editions Fayard, 2001) et Les 100 portes du Proche-Orient (avec Dominique Vidal, Éditions de l’Atelier, 1996).

Cet article a été publié initialement sur le blog de l’auteur Nouvelles d’Orient. Nous republions les articles d’Alain Gresh sur Maghreb Emergent avec son aimable autorisation.

Les intertitres sont de Maghreb Emergent. 

 

Lire du même auteur sur Maghreb Emergent :

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