En France, la loi sur les signes religieux continue de faire des victimes 10 ans après son adoption - Maghreb Emergent

En France, la loi sur les signes religieux continue de faire des victimes 10 ans après son adoption

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Quelques jours avant le dixième anniversaire de l’adoption de la loi du 15 mars 2004, celle-ci a fait une nouvelle victime : une femme enceinte agressée dans la ville de Bourges parce qu’elle portait le foulard.

 

« Il était 15h25, je marchais le long du trottoir lorsqu’une personne à ma gauche, une dame d’une cinquantaine d’années a ralenti puis, a tiré mon foulard par derrière pour me l’arracher… Le geste a été si brusque que j’ai ressenti une douleur au dos. Je me suis alors retournée pour obtenir des explications, mais elle a recommencé face à moi cette fois-ci, et a tenté de retirer mon foulard une seconde fois en tirant fortement dessus. Par la suite, cette dame, qui m’était complètement inconnue, a poursuivi ses attaques devant de nombreux passants et automobilistes inactifs. J’ai senti de la haine dans son regard, elle m’a alors donnée un coup de pied au niveau du ventre alors que j’arrivais au terme de ma grossesse. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti des contractions avec des douleurs au niveau du bas du ventre. Je l’ai alors poussée pour me défendre et la tenir à l’écart (…) Elle répétait en boucle : “Les islamistes”, “Les islamistes” et aussi “Bim Bim” en mimant le tir d’un pistolet, “Vous allez voir, bientôt ce sera comme la Syrie, Bim Bim”… “Des gens comme vous ne devraient pas exister”, en évoquant “arabes”, “maghrébins”. [1] »

Le 10 mars, à Bourges, en plein centre vile et en plein jour, une femme enceinte portant le foulard a été agressée. Elle a accouché prématurément.

Cet incident s’est déroulé alors que l’on s’apprête à « célébrer » le dixième anniversaire de l’adoption de la loi sur les signes religieux (en fait le foulard) à l’école, loi qui a donné lieu, comme chaque fois qu’il s’agit de s’attaquer aux musulmans, à une large unanimité de la gauche et de la droite. Il ne s’agit pas d’une simple coïncidence, mais d’une conséquence d’une loi qui a fait des femmes portant le foulard l’ennemi de la République et de la laïcité.

 

Une loi pour couvrir les abus

 

Depuis, n’importe quel patron se sent dans son bon droit en refusant d’employer une femme qui porte le foulard ; le Sénat peut proposer l’interdiction du foulard aux assistantes maternelles — ce fut la première proposition de la nouvelle majorité de gauche à la chambre haute en janvier 2012 (lire « Islam, une pensée de la police socialiste » sur ce blog, 18 janvier 2012). On voit se multiplier les « suggestions » (là encore de gauche et de droite) comme celle qui vise à interdire le port du foulard dans les universités, et notre ministre de l’intérieur, champion toute catégorie de l’islamophobie, s’est encore une fois distingué — il est étrange qu’aucun journaliste ne l’ait jamais interrogé sur la raison pour laquelle il peut affirmer que les juifs doivent pouvoir « porter avec fierté la kipa » alors que les musulmanes ne peuvent porter le foulard qu’en se faisant insulter et agresser. Enfin, l’école, dans certains quartiers, interdisait aux mères portant le foulard d’accompagner les enfants pour les sorties scolaires — dans le même temps où l’on se plaint du fait que les parents se désintéressent de ce qui se passe à l’école : comment s’étonner de la méfiance que suscite alors cette institution auprès de parents qui se sentent exclus et sont sensibles au discours démagogique, acoquiné avec l’extrême droite et Alain Soral, de Farida Belghoul.

La commission Stasi, qui avait proposé la mesure d’interdiction des signes religieux à l’école – elle avait aussi proposé de bannir les signes politiques, ce qui était logique si on défendait la neutralité de l’école, mais cela n’a pas été retenu -, a été l’objet des manipulations de ses organisateurs. Je l’ai montré en détail (lire « La commission Stasi et la loi contre le foulard : retour sur une manipulation » sur ce blog, 5 avril 2013) : l’essentiel des témoignages d’acteurs de terrain rapportaient une image des écoles et des hôpitaux totalement orientée et mensongère. Après, il a été simple d’expliquer qu’il existait une offensive contre la République, que les islamistes testaient nos défenses, que d’autres lois allaient suivre (Jacques Chirac annonçait une loi sur les hôpitaux) – propositions qui furent bien vite oubliées.

La loi de 2004 n’autorisait évidemment ni les agressions contre les femmes voilées, ni l’interdiction de fait à celles-ci de travailler. Mais elle a créé un climat, elle a ouvert les vannes et c’est en cela qu’elle est dangereuse. Et on ne peut que saluer le courage de ces enseignants qui ont signé cet appel : « Nous demandons l’abrogation de la loi dite “sur le voile à l’école” » (Mediapart, 12 mars 2014).

 

Journaliste et écrivain, Alain Gresh a publié plusieurs ouvrages sur le Moyen-Orient dont nous citerons De quoi la Palestine est-elle le nom? (Editions Les Liens qui libèrent, 2010), Israël, Palestine : Vérités sur un conflit (Editions Fayard, 2001) et Les 100 portes du Proche-Orient (avec Dominique Vidal, Éditions de l’Atelier, 1996).

Cet article a été publié initialement sur le blog de l’auteur Nouvelles d’Orient. Nous republions les articles d’Alain Gresh sur Maghreb Emergent avec son aimable autorisation.  Le titre l’intertitre sont de Maghreb Emergent. 

 

 

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