Zoubir Sahli, Agroéconomiste: «Il y a nécessité d'un nouveau mode de gouvernance des espaces ruraux»

Zoubir Sahli, Agroéconomiste: «Il y a nécessité d'un nouveau mode de gouvernance des espaces ruraux»

Docteur en économie rurale et agroalimentaire, ancien enseignant à l’Université de Montpellier (France), Zoubir Sahli dresse un bilan des programmes dédiés au développement rural et des défis à relever.


Dans le cadre des différents plans d’action du gouvernement lancés au cours de ces dernières années, des programmes spécifiques dédiés au développement rural ont été lancés. Quel bilan en faites-vous ?

C’est à la fin des années 90 et au début 2000 qu’il y a eu une véritable prise de conscience des risques et des enjeux entourant le monde rural. D’où l’engagement d’une série de plans et programmes publics, dans le cadre d’une nouvelle « Stratégie nationale de développement rural durable » (SNDRD) qui s’est voulue s’affirmer comme une stratégie de rupture et de passage des approches sectorielles à « des approches intégrées, durables et territorialisées ». Dès les années 2000, les pouvoirs publics ont lancé des plans de développement qui se sont traduits par une série de mesures (lancement de « Plans de proximité de développement rural » – PPDR, dans le cadre du programme de Renouveau Rural). Ces programmes allaient par la suite être intégrés à une politique plus globale, appelée «Politique de renouveau rural (PRR) », qui devait cibler en particulier les ménages ruraux des zones enclavées ou isolées. Le bilan est assez long à faire. Mais il semble que le développement durable d’une grande partie des zones rurales sont encore assez loin des objectifs fixés.

Il semble aussi que les actions volontaristes menées récemment n’aient pas encore atteint leur vitesse de croisière et n’aient surtout pas acquis une audience suffisante pour qu’elles soient adoptées et traduites dans une dynamique de « développement rural durable et local ». Les actions menées sont le fait essentiellement des pouvoirs publics, souvent orientées vers la satisfaction de besoins sociaux (infrastructures sociales et socio-éducatives); des actions qui ne se sont pas toujours traduites pas la généralisation des opportunités d’emploi et la création d’une masse importante d’activités économiques locales qui valorisent les ressources locales. On retient surtout que la nouvelle stratégie de développement rurale durable qui a voulu intégrer les manques ou qui a tenté de les réduire s’est beaucoup ralentie ; les activités prévues ont d’ailleurs beaucoup tardé à se réaliser entièrement ou ont fait face à des contraintes structurelles (question foncière, mitage des territoires ruraux par les effets de l’urbanisation et fortes concurrences sur les ressources en eau, exode rural, réorientation des politiques agricoles et rurales).

Il faut savoir que l’attachement à la terre et aux terroirs est devenu souvent lâche et les tendances de rapprochement avec la ville et d’exode y sont courantes

Quel impact sur les acteurs locaux sachant que la pauvreté touche beaucoup plus les zones rurales par rapport aux zones urbaines?

En milieu rural, les difficultés infrastructurelles, économiques et sociales entraînent une situation générale d’appauvrissement et une certaine instabilité des familles. Croire que ce milieu est homogène et que ses populations ont des besoins identiques ou des stratégies similaires, c’est franchement méconnaître ou ignorer les différentes évolutions et les différents événements qui ont jalonné les espaces ruraux aux cours des trois dernières décennies. Les projets dits de «développement agricole » ou de «développement rural » qui ont ignoré la différence entre les régions et les zones, entre les types de populations et les modèles de vie en milieu rural, qui ont voulu uniformiser les pratiques des uns et le fonctionnement des structures des autres, ont lamentablement échoué. Même s’ils ont permis d’équiper les milieux ruraux et de contribuer à changer les modes de consommation des populations, les programmes et les projets de développement ont aggravé les disparités géographiques et sociales. Il faut savoir que l’attachement à la terre et aux terroirs est devenu souvent lâche et les tendances de rapprochement avec la ville et d’exode y sont courantes. En fait, le monde rural a tendance à beaucoup changer, même si les modèles d’organisation traditionnels continuent de fonctionner dans certaines zones.

Concernant la situation de pauvreté des populations rurales : On a eu affaire ces dernières années à un processus de sous-développement économique dû en grande partie à la déstabilisation de la société rurale traditionnelle, par les effets de croissance démographique et la réduction drastique des ressources, la perte des éléments constitutifs des systèmes agraires et la faiblesse des activités agricoles et rurales. Excepté quelques rares cas, la pauvreté s’installe de façon inquiétante, notamment chez les familles d’agriculteurs sans terre, les travailleurs saisonniers, les bergers et les petits éleveurs, les petits et les très petits agriculteurs. Certes, les politiques sociales suivies depuis l’indépendance ont permis une substantielle amélioration des principaux indicateurs de développement humain en valeur absolue, mais elles n’ont pas réussi à effacer les inégalités en valeur relative entre les catégories sociales, les régions, les secteurs d’activité et entre les hommes et les femmes.

Certaines régions rurales connaissent un exode massif et la main d’œuvre agricole est en déperdition. Quelles solutions adopter dans ce cadre? 

L’exode agricole et rural est un phénomène lié souvent à la recherche d’un emploi mais également au « décalage historique » entre les villes et la campagne. Mais si l’exode rural est devenu un phénomène structurel, il prend en Algérie des traits spécifiques : l’on assiste plutôt à un exode agricole (régression de la main d’œuvre et départ des actifs) et à un ralentissement de l’exode rural total du fait des faibles possibilités de vie et d’emploi dans les villes. Il faut dire certes que, comme dans beaucoup pays du sud, la tendance est à l’urbanisation rapide et à l’exode rural et l’Algérie n’y a pas échappé. Mais de nombreuses « zones rurales » ont été soutenues au cours des trente dernières années par des plans spéciaux et des programmes dits de « développement local » ou, plus récemment à partir des années 2000, par des programmes de développement rural durable intégrés (PPDRI), qui ont largement façonné une grande partie des petites agglomérations rurales en amenant la route, l’électrification, les logements, l’école, l’accès à l’eau et à l’assainissement. Cela a quelque peu changé la physionomie de certaines zones dites « rurales » qui se sont transformées, en un minimum de temps, en zones agglomérées et parfois en zones semi-urbaines. Les programmes de logement (dit « d’habitat rural ») se sont par la suite généralisés à toutes les communes, même les plus isolées. Il faut savoir aussi que les zones rurales sont encore peuplées chez nous (on y compte plus de 11 à 12 millions d’habitants) ; des zones peuplées essentiellement de familles abritant des jeunes et des actifs dynamiques, mais souvent sans emploi. Le chômage devient ainsi un autre phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur; qui atténue certes quelque peu l’évolution vers un exode rural total et la dévitalisation des villages ruraux, mais qui risque de s’aggraver dans l’avenir. Les solutions existent et se trouvent dans l’urgente valorisation des potentialités locales : ressources naturelles et surtout ressources humaines.

Dans un contexte de mondialisation où se tissent des relations de plus en plus complexes entre les territoires, tous les problèmes qui se posent au niveau global se posent aussi au niveau local.

Face aux enjeux de la sécurité alimentaire et de la lutte contre les changements climatiques, comment enclencher une véritable dynamique de manière à allier développement rural et développement durable?

Face à ces grands risques, les principaux enjeux et démarches à entrevoir seraient :

1°/- La prise de conscience de la situation de crise des zones rurales. Ce qui suppose une démarche de communication de grande envergure à mener pour « vulgariser » cette crise auprès du grand public, ainsi qu’une forte implication des institutions et des opérateurs économiques pour mettre en place des projets économiques viables et durables valorisant toutes les ressources locales.

2°/-La question de la conservation et de la valorisation des ressources naturelles : L’enjeu le plus important est celui d’arrêter la dérive de dégradation de ces dernières années et de s’engager sérieusement dans des processus de préservation et de valorisation locale des ressources naturelles, dans le cadre d’une politique audacieuse de développement rural durable.

3°/ Les questions démographiques et de développement humain : S’il existe encore un avantage démographique lié à la jeunesse de la population et à l’existence d’un nombre important de jeunes actifs, les conditions de vie des populations et leur niveau d’accès aux ressources économiques et au bien-être social restent cependant très faibles. Donc toute la politique démographique est à revoir.

4°/ La création d’un environnement porteur : La dynamique de développement rural local exige l’existence d’un milieu porteur et d’un environnement institutionnel, juridique, politique, économique et social fort.

5°/ L’importance du développement local et la question de la valorisation de la qualité des ressources locales : « Penser local d’abord» : En zone rurale, le local est devenu aujourd’hui un véritable «géosystème» et une «formation territoriale» importante. Les zones et les communes rurales peuvent être des «territoires utiles» à partir desquels se déclencherait un processus de «territorialisation» de systèmes de production et une intense activité de valorisation des ressources locales. Ce qui impliquerait une autre forme de gestion des territoires et des actions de développement. Dans un contexte de mondialisation où se tissent des relations de plus en plus complexes entre les territoires, tous les problèmes qui se posent au niveau global se posent aussi au niveau local. C’est donc à partir de la réalité locale, quotidienne, là où les liens entre les véritables problèmes sont posés et là où existe un minimum d’adhésion de la population que se construit une politique de développement et d’aménagement durable.

Au niveau des espaces ruraux de l’Algérie profonde, la situation est mûre pour qu’un développement de type durable et endogène, accompagné par des institutions publiques et géré par des acteurs locaux, soit possible. Il est donc nécessaire d’envisager les actions suivantes:

Dépasser la simple logique d’équipement et déboucher sur des actions économiques visant la revitalisation des territoires et rapprocher les acteurs qui sont prêts à s’investir ;

Établir un lien étroit entre besoins et ressources ;

Aller résolument vers une démarche et des programmes de «gestion participative des espaces» ;

Associer tous les intervenants et acteurs sociaux lors des actions concrètes, même si seules quelques-uns d’entre-eux se retrouveront parties prenantes dans les dispositifs retenus ;

Donner plus d’importance et plus de moyens financiers et techniques pour promouvoir l’agro-écologie,  l’agro-tourisme, l’éco-tourisme et le développement des activités de services.

Il y a donc nécessité d’un nouveau mode de gouvernance des espaces ruraux et d’une nouvelle approche qui ne peut être que participative, sans pour autant être « populiste » ou « dogmatique ».